Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
My-Citad-In.com

My-Citad-In.com

Mode, Beauté et plus encore à Rouen

L'EROSION DES ROCHES

Une nouvelle, by Citad-In :

 

1998 …

La voix aussi impersonnelle que monocorde ne m’en dira pas davantage. Je ne lui en laisserai pas le temps. Le privilège ultime, celui de prononcer le mot final devrait me revenir. Mais comme la voix ne m’entend pas, je repose le combiné. Mon geste, dépourvu de toute émotion ; froid, à l’image du message enregistré de la boîte vocale qui vient de me délivrer son laïus habituel m’abrase les nerfs à la toile Emery. La phrase est la même depuis plus de quinze ans. C’est ce que l’on dit. Je l’entends néanmoins pour la première fois de ma vie. D’un seul coup je comprends. Elle ne veut plus m’entendre. Encore moins me parler. J’aurais dû le savoir depuis longtemps, déjà. Je ne peux pas accepter qu’elle me chasse de sa vie. Elle a essayé, pourtant. Plusieurs fois. Je suis encore là.

Elle s’est mariée en 1992. C’est par hasard que je l’ai su. Je ne figurais pas sur la liste des invités. Elle ne m’a pas non plus envoyé de faire-part. Quand je l’ai félicitée, on lui avait passé la bague au doigt depuis au moins deux ans. Pour être honnête, son silence avait produit son petit effet. J’étais vexé. Nous avions été si proches, elle et moi, et pendant si longtemps

J’aurais préféré apprendre la nouvelle de sa bouche. La sienne. Plutôt que la plume interposée. Le journaliste de la rubrique « faire-part »du quotidien local. A cette époque, j’aurais dû me rendre à l’évidence : si les médias, même modestes, connaissaient mieux que moi sa vie, je n’avais plus ma place dans son univers. Au mieux, je pouvais aspirer à une petite colonne, un encart maigrichon à la page des souvenirs.

Son mari et elle s’illustraient par leurs innovations en matière de chirurgie esthétique. Je la vois, encore étudiante en médecine… Plutôt que de passer mon temps à l’encourager, la soutenir, j’aurais mieux fait d’entreprendre des études supérieures. J’aurais pu faire carrière, moi aussi.

Son choix de spécialité : chirurgie esthétique après l’obtention d’un Doctorat avec mention n’avait rien d’étonnant. Pour son dix-huitième anniversaire, elle avait demandé un nouveau visage en guise de cadeau. Il avait fallu qu’elle se contente du nez, en raison du prix. Elle était jolie pourtant… Avant l’opération. Mais elle ne voulait pas être belle. Elle espérait devenir différente, quelqu’un d’autre si possible. Le rhino-plasticien aurait mieux fait de la renvoyer chez elle. Déontologie ou appât du gain : il avait vite choisi.

A l’époque, elle s’appelait Roche. En épousant un dénommé Lanvin, elle était devenue Madame Roche Lanvin. Un tel patronyme ? Trop sucré à mon goût. Elle aurait détesté que je le lui dise. Tant mieux.

Je n’ai pas eu d’existence à proprement parler. Mon but ? Etre avec elle en permanence. Elle était presque toujours contente de me revoir. Le jeu de piste pour la retrouver était venu d’elle, finalement. Elle aimait s’éloigner de moi, parce qu’elle savait que je la retrouverais toujours. Admettons. Si j’avais cessé de suivre sa trace, elle serait sortie de sa cachette ; craignant que je ne l’oublie. Je crois qu’elle non plus ne pouvait pas se passer de moi.

Bien qu’elle prétendit le contraire.

Je dois pourtant avouer qu’une fois, elle m’a réservé un accueil des plus déplaisants. C’était aux Etats-Unis mais j’ai oublié le nom de la ville où elle se trouvait, ce mardi là. Elle a tellement voyagé. Moi aussi par la même occasion.

Le trajet en avion n’avait pas été agréable. Avant que le pilote ne puisse faire atterrir l’appareil, nous avions passé six longues heures dans le ciel ; juste au-dessus de la piste. Le vol s’était déroulé plutôt normalement. Mais ne nous avait pas épargnés une épaisse zone nébuleuse, simple brouillard. Et c’était là que nous devions nous poser. Tout autour de nous, à des mètres d’altitude, la densité du coton imposait toutes les règles possibles de sécurité. Il nous avait fallu regarder un stupide film, histoire de tuer le temps. Personne ne nous y obligeait mais il n’y avait rien d’autre à faire. Je prenais mon mal en patience. Il m’en aurait fallu beaucoup plus pour m’empêcher de la retrouver.

Ce fût chose faite. Elle était presque fiancée, mais pas avec Lanvin. L’homme de l’époque n’avait pas de nom. Les amants de passage n‘en ont pas besoin. Un prénom suffit. Le jeune homme manquait cruellement de finesse. Cependant je me sentais obligé de lui trouver une qualité. J’avais dit qu’il était gentil, fort serviable, même. Il commençait à me plaire. Je n’étais pas là depuis plus de trois heures. Elle décidé d’abréger ma visite, de me mettre à la porte en disant : « La prochaine fois, trouve quelque chose de plus constructif. Ça nous changera. ».

Direction l’aéroport ! Quatre heures d’attente avant le prochain vol pour la France. J’ai acheté un magazine, avec beaucoup d’illustrations et pas trop de texte. Je suis parfaitement capable de lire la presse anglophone. Mais je n’étais pas d’humeur à me fatiguer. De toute manière, je n’aurais pas compris ne serait-ce qu’une ligne de ce que j’aurais eu sous les yeux. Elle m’épuisait. Je devenais ma propre parodie. Je me dégradais. Et j’aimais ça.

Elle s’est mise à tout compliquer ; comme si c’était possible. Elle a commencé à loger dans des hôtels, laissant une fausse identité à la réception, au cas où je serais venu. Je suis venu.

Elle avait soin de ne jamais totalement changer de nom, connaissant mon goût prononcé pour les anagrammes. Je lui avais dit qu’elle insultait mon intelligence. Elle ne mélangeait pas suffisamment les lettres. Un enfant de dix ans aurait résolu les « énigmes » aussi facilement que je le faisais. Je l’avais priée de mêler les lettres de son prénom à celles de son nom. Elle n’a jamais cédé à ma requête.

En définitive, je crois qu’elle était incapable de s’amuser avec les lettres de l’alphabet. Il lui était donc plus commode de se faire passer pour une femme privée d’intelligence plutôt que de reconnaitre son incompétence. Elle avait peur de me décevoir. Non par crainte de me faire du mal, mais parce qu’elle savait que d’un simple revers de main je la descendrais du piédestal où je l’avais placée. Les personnes les plus coriaces sont capables de lâcher prise, du jour au lendemain, sans crier gare. Un beau matin elles se réveillent ; à bout de souffle d’avoir tant couru. La quête d’un idéal chimérique construit de toutes pièces.

C’était exactement ce qui se produisait entre elle et moi. De l’extérieur, quelqu’un, n’importe qui ignorant tout de notre histoire m’aurait volontiers fait endosser le costume de la victime. N’étais- je pas à plaindre ? Moi, pourchassant celle qui me rejetait. Pourtant, dans le fond, n’était-ce pas plutôt elle la martyre ? Prisonnière de cette image à laquelle j’aurais tant aimé qu’elle se conforme…

Tout en scellant l’enveloppe, je souris. Je lui enverrai ma lettre dès que j’aurai trouvé sa nouvelle adresse. Bientôt elle se tiendra face à moi. Là, je lui dirai. On ne peut pas effacer ce que la nature a produit. On ne quitte pas son frère jumeau. Elle comprendra.

 

Partager cet article

Repost 0